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SOMMIERES FETE SOLFERINO – Site de Sommières et Son Histoire

F. GAUSSEN

Sommaire

  • L’hostilité de l’église
  • Une leçon de patriotisme
  • Des pertes considérables
  • Annexe 2

Le 4 juillet 1859, M. Emile Boisson, maire de Sommières, quitte sa maison de la place de la Halle (actuelle maison Avignon, place Jean Jaurès) et prend la rue du Pont pour traverser le Vidourle. Il se rend à l’école des frères maristes, dans la rue Bugadière, où il va présider la distribution des prix. Il a dans sa poche les quatre feuillets pliés en deux dans le sens de la hauteur, sur lesquels il a écrit hâtivement, sur la moitié droite, de son écriture élégante de notaire, le texte de son discours. Comme il l’indiquera en commençant, il n’avait pas prévu d’assister une fois encore à cette cérémonie traditionnelle, aussi fastidieuse pour lui que pour les élèves, impatients de recevoir leurs récompenses. Il occupe la charge de maire depuis onze ans et ce genre d’obligations commence à lui peser. A 65 ans, il a d’autres soucis. Comme il l’a écrit, « trop de préoccupations de toute nature me commandaient d’interrompre une habitude déja vieille pour vous comme pour moi. » (Annexe 1) Mais des évènements d’une importance considérable l’ont conduit à changer d’avis. Le 24 juin, les troupes françaises ont remporté la bataille de Solférino. Cette victoire, qui fait suite à celles de Montebello le 20 mai et de Magenta, le 4 juin, met fin à la campagne d’Italie. La guerre qui avait été déclenchée par la France le 3 mai, pour soutenir le Piémont contre l’Autriche, permet à ce dernier de s’emparer de la Lombardie et donc à l’Italie de faire un pas important vers son unité. Dans quelques jours, le 11 juillet, cette opération sera officialisée par la paix de Villafranca : l’Autriche vaincue cède la Lombardie à la France qui la remet au Piémont.

La campagne d’Italie a suscité dans tout le pays un enthousiasme considérable. Alors que l’opinion était jusqu’alors profondément hostile à la guerre, Napoléon III est parvenu à la retourner en quelques jours, en jouant sur la nostalgie de la gloire militaire de l’Empire et sur la fierté nationale de combattre pour les libertés. En aidant les Italiens à s’affranchir du joug autrichien et à conquérir leur indépendance, la France retrouvait, grâce à l’Empereur, sa mission d’émancipatrice des nations européennes. Lorsque Napoléon III a quitté Paris, le 10 mai, pour prendre la tête des armées, le peuple en liesse l’a ovationné tout le long du parcours, des Tuileries à la gare de Lyon, en passant par la Bastille où s’étaient massés les ouvriers du faubourg Saint-Antoine venus l’acclamer. « Il n’est pas possible de se faire une idée de l’enthousiasme avec lequel il fut accueilli quand, en tenue de campagne, tunique et képi, il parut sous la grande porte du Louvre en face du Palais-Royal, raconte un témoin, l’avocat Henri Dabot qui se trouvait dans la foule. Une acclamation immense de Vive l’Empereur ! Vive l’Italie s’éleva ; la figure du souverain rayonna de joie. La Marseillaise fut entonnée par une foule immense ; je fus ému jusqu’aux entrailles et je finis par partager la joieet l’espérance communes. » L’annonce des premières victoires, obtenues si rapidement, renforcent l’euphorie générale. Le retour des troupes victorieuses à Paris, le 14 août, donne lieu à des scènes délirantes. Lorsque l’Empereur vient à la rencontre de son armée, place de la Bastille, sous un arc de triomphe représentant la façade de la cathédrale de Milan dressé par l’architecte Baltard, l’enthousiasme est à son comble. Les drapeaux troués par les balles et à moitié calcinés, sont salués par les hourras de la foule.

Un te deum solennel



Il n’est pas étonant que cette fièvre collective ait débordé le cadre parisien pour gagner tout le pays – jusqu’à Sommières… Le dimanche 3 juillet, la municipalité a fait chanter un Te Deum solennel à l’église et au temple et a organisé une fête publique dans la ville à la gloire de Solférino. Dans son petit discours, M. Le maire compte bien remercier les élèves pour les manifestations spontanées avec lesquelles ils ont accueilli la nouvelle de la victoire « Vos jeunes coeurs, je le vois mes bons amis, ont partagé les émotions inspirées à tous par le succès de nos armes. Vous avez acclamé nos victoires avec l’élan et l’entousiasme naturels à votre âge… » « Et souvent même, ajoute-t-il, vos manifestations chaleureuses, ont suppléé avec bonheur à l’insuffisance des démonstrations officielles tenues en arrêt par l’exiguïté des ressources communales. » Cette petite phrase attire notre attention. Que le maire de Sommières souligne « l’exiguïté » des ressources de la ville, ne peut pas nous surprendre. Rien n’a changé depuis lors… Mais on peut aussi deviner derrière cette remarque le constat d’une certaine tiédeur de la population dans la célébration de la victoire. Car, sous le Second Empire, les émotions populaires sont une arme politique et à ce titre, elles sont soigneusement contrôlées.

La campagne d’Italie et les victoires militaires marquent l’apothéose du combat idéologique mené par Napoléon III, pour rassembler la nation autour de sa personne, en conjuguant l’exaltation du souvenir de l’Empire et la fidélité aux valeurs républicaines héritées de 89. En aidant l’Italie a réaliser son unité, il combat pour les libertés et l’indépendance des nations et se rallie les républicains, demeurés hostiles au régime issu du coup d’Etat. En remportant la victoire à la tête de l’armée, il est consacré comme chef de guerre, successeur de Napoléon et achève de convaincre les bonapartistes qui doutaient de son aptitude à chausser les bottes de son oncle. Il convient maintenant de mettre en scène cette unité nationale en orchestrant dans tout le pays la célébration du régime et de son triomphe. Paris evidemment donne le ton. Le nouveau pont de fonte reliant les Tuileries à la rive gauche que Napoléon III inaugure le 14 août, reçoit le nom de la victoire : il y a désormais un pont de Solférino, comme il y a un pont d’Austerlitz. Le peintre académique Ernest Meissonier, qui s’est fait attacher à l’Etat-Major pour suivre les opérations, fait un tableau Napoléon III à Solférino, inspiré des grands peintres des batailles napoléoniennes Gros ou Gérard.

Mais cette célébration doit toucher tout le pays. Pour cela, le gouvernement mobilise l’appareil administratif bien rodé dont il dispose dans tous les départements et dont les préfets sont les ordonnateurs. Dès l’annonce de Solférino, l’impératrice Eugénie qui assure avec autorité la régence, fait donner un Te Deum à Notre-Dame et ordonne aux préfets qu’il en soit de même dans toutes les églises du pays, jusqu’aux hameaux les plus reculés. Le maire de Sommières ne fait donc que répondre aux consignes comme il l’explique clairement dans la « Proclamation aux habitants de Sommières » qu’il rédige aussitôt (Annexe 2) :

« (…) Vous répondrez avec empressement à la pieuse et touchante initiative de S.M. l’Impératrice, de la digne et courageuse compagne de Napoléon III, en rendant avec elle et avec toute la France, la nouvelle action de grâce à Celui qui donne la victoire aux causes grandes et justes.

En conséquence et en vertu des ordres de M. le Préfet du Gard

Il sera chanté demain dimanche 3 juillet un Te Deum solennel dans les Temples des deux Cultes de cette ville

Les autorités civiles et militaires y assisteront.

La fête religieuse sera suivie des réjouissance ordinaires auxquelles votre dévouement à la Patrie et à l’Empereur suppléera par un élan et des démonstrations sans commande.

Vous illuminerez et vous pavoiserez donc spontanément le devant de vos maisons : des ordres ou des injonctions ( ?) à ce sujet seraient superflus et enlèveraient à vos manifestations une partie de leur mérite.

Vive l’Empereur ! Vive la France ! Vive l’armée d’Italie !
 »



Cette proclamation montre clairement que les manifestations spontanées sont soigneusement programmées et font partie d’un programme conçu en haut lieu et exécuté avec diligence par M. le Préfet.

 L’hostilité de l’église

Le maire de Sommières apparaît dans ces circonstances comme l’exécuteur attentif de la volonté et de la politique gouvernementales. Cela n’a rien de suprenant puisque, en vertu de l’article 57 de la Constitution du 14 janvier 1852, le maire est nommé directement par le gouvernement. Il peut même ne pas faire partie du conseil municipal. Ce n’est pas le cas de M. Boisson qui était déja maire depuis 1848. Mais s’il a été élu au conseil, il doit son fauteuil de maire à une décision du gouvernement, dont il devient, de ce fait, l’agent. Mais M. Boisson est, en l’occurence, dans une situation délicate. En effet, il est catholique et très lié aux milieux ecclésiastiques régionaux. En 1848, il s’est rallié à la République, mais plus par raison (pour mettre fin aux désordres révolutionnaires) que par conviction profonde. Il est proche de l’évêché et appartient au parti de l’ordre. Or la guerre d’Italie est très mal vue par l’Eglise, pour qui le soutien aux nationalistes italiens constitue une menace contre les Etats du Pape. L’appel de l’impératrice au Te Deum a été carrément boycotté ou exécuté en traînant les pieds – dans les régions catholiques, notamment celles de l’Ouest. Si la guerre continuait, le gouvernement serait menacé par une entrée dans l’opposition des milieux cléricaux. Or ceux-ci sont, depuis le coup d’Etat du 2 décembre, les plus fidèles soutiens du régime. Il ne peut donc pas courir ce risque. C’est une des raisons pour lesquelles la campagne militaire commencée si brillament s’interrompt soudainement, avant même que tous ses objectifs soient atteints c’est-à-dire sans que le Piémont ait pu récupérer la Vénétie, contrairement aux engagements pris par Napoléon III lors de l’entrevue de Plombières avec Cavour. Ce « lâchage » entraînera la démission de ce dernier du gouvernement piémontais.

Les cléricaux ne sont pas les seuls à manifester leur mauvaise humeur. La bourgeoisie et les milieux d’affaire ne sont guère mieux disposés. La guerre n’est jamais bonne pour l’économie. Le gouvernement qui s’en inquiète ordonne aux procureurs généraux de lui envoyer un rapport hebdomadaire sur l’état de l’opinion dans leurs régions. Ces rapports s’ajoutent à ceux que les préfets envoient régulièrement au ministre de l’intérieur mais qui sont jugés trop superficiels. Ils montrent que, dans les milieux aisés, l’enthousiasme guerrier est loin d’être au niveau souhaité, notamment dans les régions de l’est et du midi. Le procureur de Lyon note « une prudente réserve » chez les commerçants. Celui de Pau observe que « la bourgeoisie prend très peu de part à l’enthousiasme » Pas d’hostilité mais une « attitude d’expectative » A Limoges, le moral est encore plus bas : « Les marchands, les industriels et les propriétaires, écrit le procureur général, ne sont pas plus joyeux que les légitimistes » (lesquels sont soupçonnés de souhaiter une défaire militaire qui renverserait le régime et ramènerait les Bourbons)

Dans ce contexte, la décision soudaine de M. le maire de Sommières de se rendre à l’école des frères pour présider la distribution des prix prend tout son sel. Est-elle spontanée ou a-t-elle été suggérée par M. le Préfet ? On l’ignore, mais l’une des missions essentielle des préfets est précisément de s’assurer de la présence de la parole gouvernementale dans toutes les cérémonies officielles locales : concours agricoles, distributions de prix, remises de médailles ou de décorations… M. Pougeard du Limbert est préfet du Gard depuis plus de sept ans : il a été nommé le 17 mai 1852 et restera à Nîmes jusqu’au 16 octobre 1865. Il connaît donc bien le département. Or la région, du fait d’une double opposition légitimiste et républicaine, est particulièrement hostile au régime. Au scrutin du 10 décembre 1849 pour l’élection du présdent de la République, le Gard et l’Hérault ont fait partie des rares départements français où Louis-Napoléon n’a pas obtenu cinquante pour cent des voix. Le coup d’Etat du 2 décembre a été marqué par des troubles violents dans les villages protestants proches de Nîmes, d’Uzès et d’Alais et par une véritable insurrection à Béziers et à Bédarieux. A Montpellier, le oui au plébiscite du 21 décembre 1851 a été minoritaire : il n’a obtenu que 3275 voix, contre 3336 non et 6878 abstentions. La bourgeoisie nîmoise, traditionnellement légitimiste, est devenue en majorité orléaniste. Napoléon III a pu constater par lui-même cet état d’esprit lors de son voyage dans le midi de la France à la veille de son couronnement, en 1852. Dans cet environnement particulièrement sensible, l’attitude des notables qui ont une influence sur la population est surveillée de près. M. Boisson notaire et historien de Sommières est une personnalité très honorablement connue. Sa démarche est donc particulièrement opportune : ce membre éminent de la bonne société catholique est tout indiqué pour apaiser les alarmes éventuelles des frères maristes et pour répandre la bonne parole parmi les élèves et leurs familles. M. Boisson va mêler habilement dans son discours la célébration de la victoire, l’éloge de l’empereur, l’exaltation des vertus patriotiques et les remerciements aux frères maristes, dont l’enseignement permet de former de si bons Français. Il souligne au passage ce qui n’est jamais à négliger que l’école des frères peut compter sur l’appui de la municipalité : « l’administration municipale sera toujours d’accord avec toute la population pour les remercier et les bénir de leur admirable dévouement… »

La « révélation de l’homme de guerre »

Dans sa « Proclamation aux habitants de Sommières » comme dans son discours aux élèves, M. Boisson se montre un fidèle interprète de la pensée gouvermentale. Il s’agit en effet de faire passer un message clair : par ses victoires, Napoléon III montre qu’il est à la fois un grand politique et un grand militaire et qu’il est donc l’égal de son oncle illustre. « Aux talents reconnus de politique profond, le vainqueur de cette campagne mémorable ajoute la révélation de l’homme de guerre habile. La victoire reconnaissant en lui le digne héritier du Premier Napoléon a de nouveau couronné sa tête des lauriers reverdis de Lonato et de Castiglione. » Cette « révélation de l’homme de guerre » est importante, car elle comble ce qui manquait jusqu’ici à Napoléon III pour devenir pleinement légitime aux yeux des militaires et des bonapartistes. Lui qui n’avait aucune expérience de la conduite des armées, apparaît soudain comme un grand capitaine. Peu importe que ces victoires soient dues davantage aux faiblesses de l’adversaire qu’aux qualités stratégiques de l’armée française et qu’elles se soient soldées par des pertes considérables. L’essentiel est le résultat.

Mais il faut aussitôt ajouter, pour rassurer tous ceux que la guerre effraie, que cette valeur militaire est uniquement au service des intérêts nationaux et de la défense des opprimés. « Oui habitants de Sommières cette épée de la France que l’Empereur tient dans sa main puissante et victorieuse sera toujours bénie du Dieu des combats parce qu’elle ne sera jamais tirée que pour la protection au dedans de l’ordre et de tous les intérêts du pays, au dehors pour défendre et sauvegarder l’indépendance des nations faibles ou opprimées. » La propagande gouvernementale n’oublie pas que le souvenir des ruineuses guerres napoléoniennes demeure très vif et qu’il faut le conjurer. Napoléon III a été élu sur son slogan : « L’Empire c’est la Paix » Il ne faut pas le contredire. D’où la vertu de cette brève campagne d’Italie, qui permet de remporter des victoires sans trop faire la guerre et de gagner des lauriers en se mettant au service d’une juste cause. Enfin cette épopée guerrière est placée sous le signe de la Providence, ce qui satisfait les catholiques, en leur faisant oublier leurs craintes pour le Pape et ses Etats.

 Une leçon de patriotisme

Face aux élèves, M. Le Maire ne veut retenir que la leçon d’héroïsme que les soldats français viennent de donner à la jeunesse. Il en profite pour leur administrer un petit cours de patriotisme et de civisme. Les jeunes doivent s’inspirer de l’exemple de leurs aînés et s’apprêter à les suivre sur les champs de bataille. Progrès scolaires et ferveur patriotique doivent aller de pair. « Je suis heureux de voir que l’avenir prépare en vous de dignes héritiers à vos pères et à vos aînés sur les champs de bataille et dans l’amour de la Patrie… ».

Et le maire se réjouit à la pensée que les couronnes scolaires que vont être déposées sur leurs fronts « seront peut-être remplacées un jour pour plusieurs d’entre vous par les palmes de la gloire que vous irez cueillir à votre tour sur de nouveaux champs de bataille… »

M. Boisson mourra trop tôt (en 1865…) pour voir ses prophéties réalisées. Mais il est bien possible que certains des élèves couronnés au lendemain de Solférino, se soient retrouvés soldats en 1870 du côté de Sedan… Ces accents martiaux en plein préau d’école, cette exaltation patriotique de la jeunesse étonnent un peu de nos jours. Mais elles font partie de la rhétorique de l’époque. Lorsqu’il faisait son cours au Collège de France (avant d’en être exclu par le pouvoir…), Jules Michelet développait une théorie du sacrifice, au nom d’une mystique du Peuple et de la Patrie. « Tiens, mon enfant regarde : voilà la France, voilà la Patrie (…) écrit- il dans Le Peuple, rédigé en 1846 et plusieurs fois réédité. Ceux qui passent là-bas, qui sont armés, qui partent, ils s’en vont combattre pour nous. Ils laissent là leur père, leur vieille mère, qui auront besoin d’eux…Tu en feras autant, tu n’oubliera jamais que ta mère est la France. » Les exhortations de M. Boisson sont conformes à l’état d’esprit du temps. Mais elles ne doivent pas trop faire illusion. Pour M. Boisson comme pour la grande majorité des Français, la principale vertu de la campagne d’Italie est de s’être vite terminée. Si l’opinion s’était retournée en faveur de la guerre à la veille des combats, elle a été aussi prompte à souhaiter la paix dès les premiers engagements. En mettant précipitamment un terme aux hostilités, Napoléon III a parfaitement compris ce que demandait le pays.

 Des pertes considérables

Ce revirement est dû à la crainte de voir la Prusse entrer en guerre aux côtés de l’Autriche. Mais il a aussi une explication plus immédiate : la révélation rapide de l’énorme coût humain de la campagne d’Italie. Lorsque M. Boisson remercie les élèves de l’aide qu’ils ont apportée « aux pauvres blessés, à ces nobles victimes de la gloire du pays… » , ses propos paraissent bien faibles face à la réalité. Peut-être ne veut-il pas impressionner son jeune auditoire. Les soldats de retour des champs de bataille qui assistent à la cérémonie pourront dire ce qu’ils ont enduré. Lorsque les troupes victorieuses défilent à Paris sur les grands boulevards, la vue des blessés gravement mutilés placés en tête du cortège tempère très sensiblement l’enthousiasme de la foule venue les acclamer. L’exaltation de l’avocat Dabot, lorsqu’il voyait Napoléon III apparaître aux Tuileries, se change en consternation lorsqu’il assiste au retour des troupes place Vendôme. «  Je fus saisi de pitié quand je vis arriver les éclopés de la gloire qui marchaient les premiers en tête de l’armée. Cette vision des misères de la guerre me rendit froid pour la merveilleuse mise en scène du triomphe… » La fête est gâchée…Solférino a fait 17 000 morts chez les Français et les Italiens, 20 000 chez les Autrichiens. Aux ravages causés par les progrès de l’artillerie, se sont ajoutés les effets du manque d’eau, de vivres et de médicaments. L’empereur lui-même a été bouleversé par ce spectacle et ce malaise n’a pas été étranger à sa décision de mettre fin aux hostilités. Un jeune commerçant suisse qui se trouvait là par hasard a fait de ces journées un récit horrifié. « Le soleil du 25 éclaira l’un des spectacles les plus affreux qui se puissent présenter à l’imagination. Le champ de bataille est partout couvert de cadavres d’hommes et de chevaux ; les routes, les fossés, les ravins, les buissons, les prés sont parsemés de corps morts, et les abords de Solférino en sont littéralement criblés. (…) Les malheureux blessés qu’on relève pendant toute la journée sont pâles, livides, anéantis ; les uns, et plus particulièrement ceux qui ont été profondément mutilés, ont le regard hébété et paraissent ne pas comprendre ce qu’on leur dit, ils attachent sur vous des yeux hagards, mais cette prostration apparente ne les empêche pas de sentir leurs souffrances ; les autres sont inquiets et agités par un ébranlement nerveux et un tremblement convulsif ; ceux-là, avec des plaies béantes où l’inflammation a déja commencé à se développer, sont comme fous de douleur, ils demandent qu’on les achève, et ils se tordent, le visage contracté, dans les dernières étreintes de l’agonie. » Ces lignes sont d’Henry Dunant dans Un souvenir de Solférino, publié en 1862. La bataille de Solférino, célébrée à Sommières comme dans tout le pays, restera dans l’histoire moins comme un fait d’armes de Napoléon III, que comme l’hécatombe qui a donné naissance à la Croix Rouge Internationale…

Mal préparée et mal conduite, la campagne d’Italie a dû son heureux dénouement au hasard, plus qu’à la stratégie de l’état-major. Le ministre des armées, le maréchal Vaillant, qui savait que l’armée n’était pas prête, a été limogé dès le début des opérations, lorsqu’apparurent les premières carences dans l’acheminement des troupes. Les affrontements, qui mettaient en présence des effectifs considérables, ont eu lieu par surprise, sans qu’un terrain favorable ait été choisi et sans que le ravitaillement en vivres et en munitions soit assuré. La victoire a été remportée grâce à la vaillance et à la mobilité des fantassins français, notamment des zouaves… et à l’inertie des adversaires autrichiens. « A Solférino, a écrit un observateur étranger, J.P. Taylor, deux machines de guerre antiques, toutes les deux aussi rouillées, ont rivalisé d’incompétence et les Français sont restés maîtres du terrain par accident ». Onze ans plus tard, lorsque la France affrontera la Prusse, les troupes ne seront guère en meilleur état…. mais l’adversaire sera, lui, d’une tout autre efficacité. La victoire de Soférino aura eu comme principal résultat d’endormir l’empereur dans le mythe de l’invincibilité de son armée. Mais cela, M. Boisson ne pouvait pas s’en douter…

Ironie de l’Histoire : alors que le maire de Sommières, fêtait, comme tous les maires de France, la victoire de Solférino, c’est un Sommiérois d’origine qui en dénonçait l’horreur : Henri Dunant, fondateur de la Croix Rouge internationale, était le lointain descendant du Sommiérois Claude Gillet, exilé à Genève à la suite de la révocation de l’Edit de Nantes…

Annexe 1

Distribution des prix en 1859.



Messieurs

Je ne comptais pas reprendre aujourd’hui la parole à l’occasion de cette solennité scolaire : trop de préoccupations de toute nature me commandaient d’interrompre une habitude déjà vieille pour vous comme pour moi. Je voulais d’ailleurs, mes enfants ! ne pas retarder la joie de vos triomphes et vous épargner l’ennui périodique de mes discours.

Mais j’ai senti le besoin plus puissant plus impérieux encore que le devoir de vous communiquer mes impressions intimes et de vous associer aux sentiments de sympathie et d’admiration qui se pressent dans mon coeur pour nos braves soldats et pour le chef magnanime qui les a guidés à la victoire, pour le souverain qui s’est montré capitaine aussi habile que politique profond, et qui dans l’héritage du grand Napoléon a retrouvé avec son sceptre son épée invincible.

Pendant une campagne brillante et rapide terminée par une paix aussi remarquable que glorieuse, vos jeunes coeurs, je le vois, mes bons amis, ont partagé les émotions inspirées à tous par le succès de nos armes. Vous avez acclamé nos victoires, avec l’élan et l’enthousiasme naturels à votre âge et souvent même vos manifestations chaleureuses ont suppléé avec bonheur à l’insuffisance des démonstrations officielles tenues en arrêt par l’exiguïté des ressources communales.

Je tenais à vous en remercier ainsi que de la marque touchante de la bonté de vos cœurs, lorsqu’il s’est agi de venir en aide aux pauvres blessés, à ces nobles victimes de la gloire du pays et de l’indépendance d’un peuple ami conquise au prix de leur sang.

Ces sentiments vous honorent mes enfants et je suis heureux de voir que l’avenir prépare en vous de dignes héritiers à vos pères et à vos aînés sur les champs de bataille et dans l’amour de la Patrie.

Oui, mes amis, soyez ce que vous nous faîtes espérer que vous serez un jour, de bons citoyens, de bons Français, des sujets dévoués de l’Empereur, ce que vous enseignent à être ces chers frères, vos maîtres, que je me plais toujours à reconnaître si dignes de votre reconnaissance, comme de la reconnaissance publique.

Chaque année en pareille circonstance, je me suis efforcé de leur en transmettre l’expression affaiblie et imparfaite. Qu’ils veuillent bien agréer l’aveu de mon impuissance et je (illisible) avec leur modestie habituelle de l’assurance que l’administration municipale sera toujours d’accord avec toute la population pour les remercier et les bénir de leur admirable dévouement, dont les résultats heureux sont constatés par vos succès.

Tâchez, mes bons amis, de vous en montrer dignes de plus en plus par de nouveaux progrès. Elles vous mériteront tous les ans ces mêmes couronnes que votre impatience attend et que nous allons avec bonheur et justice poser sur vos fronts rayonnants de joie.

Elles y seront peut-être remplacées un jour pour plusieurs d’entre vous par les Palmes de la Gloire que vous irez cueillir à votre tour sur de nouveaux champs de bataille, à l’exemple de ces guerriers qui ont bien voulu honorer de leur présence le champ clos de vos luttes pacifiques pour rehausser l’éclat de cette fête, en doubler le prix de vos récompenses en mêlant quelques brins de leurs lauriers de héros à vos couronnes d’écoliers !….

Vive l’armée ! Vive l’Empereur !

Boisson le 4 juillet1859

 Annexe 2

Victoire de Solférino



Te Deum et Fête publique



Proclamation



Habitants de Sommières !



Grande bataille et grande Victoire !!



Ce cri de triomphe parti de ces plaines célèbres, théâtre et témoins à une autre époque des mêmes exploits, a retenti rapide comme la foudre au sein de notre cité, et soudain vos acclamations ont accueilli avec joie la grande nouvelle et salué avec enthousiasme le nom désormais illustre de Solférino.

Aux talents reconnus de politique profond, le vainqueur dans cette campagne mémorable ajoute la révélation de l’homme de guerre habile. La victoire reconnaissant en lui le digne héritier du Premier Napoléon a de nouveau couronné sa tête des lauriers reverdis de Lonato et de Castiglione.

Oui habitants de Sommières, cette épée de la France que l’Empereur tient dans sa main puissante et victorieuse sera toujours bénie du Dieu des combats, parcequ’elle ne sera jamais tirée que pour protéger au dedans l’ordre et tous les intérêts du pays et au dehors pour défendre et sauvegarder l’indépendance des nations faibles ou opprimées.

Quel but noble et glorieux assigné par le génie de leur chef à la valeur de nos soldats !

Vous répondrez avec empressement à la pieuse et touchante intiative de S.M. L’Impératrice, de la digne et courageuse compagne de Napoléon III, en rendant avec elle et avec toute la France de nouvelles actions de grâce à Celui qui donne la victoire aux causes grandes et justes.

En conséquence et en vertu des ordres de M. Le Préfet du Gard,

Il sera chanté demain dimanche 3 juillet un Te Deum solennel dans les Temples des deux Cultes de cette ville.

Les autorités civiles et militaires y assisteront.

La fête religieuse sera suivie des réjouissances ordinaires auxquelles votre dévouement à la Patrie et à l’Empereur suppléera par un élan et des démonstrations sans commande.

Vous illuminerez et vous pavoiserez donc spontanément le devant de vos maisons : des ordres ou des injonctions( ?) à ce sujet seraient superflus et enlèveraient à vos manifestations une partie de leur mérite.

Vive l’Empereur ! Vive la France ! Vive l’armée d’Italie !

fait à Sommières à l’hôtel de la mairie

le 2 juillet 1859

BIBLIOGRAPHIE

CASE L.M – French Opinion on War and Diplomacy

during the Second Empire –
1954 University of Pennsylvania Press.

DABOT Henri – Souvenirs et impressions d’un bourgeois du quartier latin de mai 1854 à mai1869,1899

DANSETTE Adrien – Louis-Napoléon à la conquête du pouvoir, Histoire du second empire – 1961 Hachette Du 2 décembre au 4 septembre, Le second empire – 1972 Hachette Littérature.

DELMAS Jean, sous la direction de, Histoire militaire de la France, 2. De 1715 à 1871 – 1992 PUF.

DUNANT Henry – Un souvenir de Solférino – 1986 L’Age d’Homme.

LE CLERE Bernard et WRIGHT Vincent – Les préfets du Second Empire – 1973 Cahiers de la Fondation Nationale des sciences poliltiques – Armand Colin

TRUESDELL Matthew – Spectacular Politics. Louis-Napoleon Bonaparte and the Fête Impériale 1849-1870 – 1997 Oxford University Press.