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La crise viticole de 1907 – Site de Sommières et Son Histoire

LA CRISE DE MEVENTE DU DEBUT DU XXème SIECLE ET LES CONTEXTES

A/ La description des effets de la crise offre une grande homogénéité : chute désastreuse et prolongée des cours du vin, baisse du prix de la terre, endettement généralisé, conditions de vie difficiles pour tous, angoisse des contemporains.

“…. les hommes se découragent, les jeunes gens quêtent des fonctions mieux rétribuées, les jeunes filles privées de dot renoncent à s’établir, les ressources des familles sont incertaines, dépendant des variations des cours du vin dont les marchés sont désemparés. Les terres n’ont plus de bases d’estimation et leurs valeurs varient selon le seul caprice des enchères. Les salaires, à leur tour, subissent la dépréciation générale, le chômage se multiplie, les villages se dépeuplent et les villes regorgent d’hommes que l’industrie est impuissante à occuper.”

Les cours chutent et la production augmente.

B/ L’analyse des causes révèle en revanche de profondes divergences. Les autorités contemporaines ont imputé les responsabilités à trois séries de facteurs :

– facteurs naturels +/- compliqués par l’action de l’homme=surproduction

– facteurs humains= la fraude, la lutte des classes

– facteurs législatifs= carence de la législation sur les vins et alcools.

LA SURPRODUCTION

Devant les fortes productions des basses plaines, les réactions sont différentes.

Les politiques du Minervois ( Génieys – vins de qualité ) se prononcent contre la viticulture intensive cause de surproduction et chute des cours tout en reconnaissant que la demande se porte sur les vins à bon marché quelle qu’en soit la qualité.

Coste-Floret ( biterrois – vins de quantité ), essaie de nier la surproduction en la nommant sous-consommation. Il affirme que l’engorgement provient de la hausse relative de la production dans les départements non méridionaux ; il rejette les causes provenant de la région atteinte.

Les négociants ( Revue Viticole ) ont pour attitude première de nier la surproduction “…arriver à mettre le vin à portée de tout le monde, c’est à dire de produire assez abondamment pour pouvoir en faire une boisson pouvant concurrencer toutes celles qui entravent l’écoulement…” Ils nient les dangers de la surproduction et encouragent l’intensification de la production.

FACTEURS HUMAINS ET LEGISLATIFS

Il était en effet difficile à des propriétaires qui dans leurs exploitations essayaient de pallier les effets de la chute des cours par une augmentation de la production, d’incriminer la surproduction de vin naturel, qui était essentiellement le fait de leurs exploitations organisées pour produire au maximum. Le thème de la fraude, repris par tous les auteurs sans exception ( ce sera le thème presque unique de la campagne de 1907 ), permet de rejeter la responsabilité sur un groupe +/- mythique, celui des fraudeurs, et, en portant le débat sur le terrain de la morale, d’éluder le problème de la répartition des revenus et celui de la lutte des classes.

D’autres explications sont avancées : problèmes de rentabilité des exploitations, en dénonçant la “ capitalisation exagérée “. Les terres cultivées en vignes représentent, depuis la reconstitution post-phylloxérique, un capital trop élevé pour les revenus qu’elles peuvent assurer. Ce phénomène est aggravé par l’endettement des années de mévente ; le remboursement des emprunts contractés par les vignerons s’avère difficile dès que la différence PV – PR est en baisse.

Exaspération de la lutte des classes au sein du monde viticole. Génieys attribue à celle-ci un rôle causal dans la crise de mévente, alors que les mouvements sociaux apparaissent plutôt comme une conséquence des difficultés économiques du Midi.

La plupart des facteurs de la crise ont donc été perçus par les contemporains. On peut tout de même relever un défaut de précision dans ces études : toutes les conséquences des facteurs examinés sont rarement envisagées et certains faits, même totalement oubliés ; les différences de fonctionnement et de rentabilité entre les catégories d’exploitations sont toujours minimisées. C’est ainsi qu’il n’est que très rarement fait mention des importations, phénomène peut-être trop récent pour être nettement perçu. Les solutions proposées s’inscrivent dès lors dans le cadre déterminé par ces analyses.

SOLUTIONS PROPOSEES

Elles restent, en général inscrites dans le cadre “ viticole “, le pays n’a confiance que dans la vigne, il considère ses malheurs comme passagers, et il ne se résoudra à l’abandonner qu’à la dernière extrémité. Les solutions préconisées se ramènent à deux séries de mesures

Effort demandé à la viticulture méridionale elle-même :

a) dans le cadre de chaque exploitation

– rechercher une amélioration de la qualité

– rechercher une baisse des prix ( généralisation de l’aramon , taille longue d’où récoltes abondantes et augmentation des quantités ).

Il en résulte une certaine contradiction : on veut lutter contre la chute des revenus procédant de la chute des cours en prenant le risque d’encombrer davantage le marché.

( Coste-Floret est le représentant caractéristique de la bourgeoisie locale ).

b ) dans le cadre du Midi viticole

– le plus souvent ce sont de vagues appels à l’union. De cet état d’esprit et du mouvement de 1907 naîtra la Confédération Générale des Vignerons, groupement corporatif de défense viticole, dominé par les grands viticulteurs. Naissent aussi des syndicats d’achat de matériel et de produits nécessaires à la culture de la vigne.

Le patronat lutte contre la constitution de syndicats purement ouvriers et pousse efficacement le mouvement coopératif.

En réalité, peu de solutions véritablement constructives.

Appel à l’assistance de l’Etat qui repose sur plusieurs imputations :

– imputation politique bien naturelle en temps de crise : l’Etat est responsable de la chute des cours et des impôts insupportables.

– imputation à l’Etat de la fraude, ou plutôt de la non répression des fraudes.

 imputation à l’Etat des importations et de l’afflux des vins d’Algérie

Cet appel à l’Etat s’exerce pratiquement dans une seule direction, celle de la législation : légiférer de telle sorte que la fraude soit vaincue et que la production naturelle puisse s’écouler. Cela aboutira après les manifestations du printemps 1907 à la Loi du 29 juin 1907.

CRISE DE MEVENTE – MARCHE DES VINS FRANCAIS 1893-1918

LA DEMANDE est conditionnée par trois facteurs d’importance inégale :

– demande extérieure ( statistiques douanières )

– distillation ( contributions indirectes )

– consommation de bouche ( CI )

Facteurs secondaires

A/ la demande extérieure : négligeable

– valeur absolue < 2 M hl

– valeur relative 5% de la production nationale

B/ la distillation : à la fin du XIXème siècle recul et quasi disparition de ce débouché traditionnel pour plusieurs causes :

– la crise phylloxérique= hausse rapide des cours des vins ; pas d’excédents ; distillation coûteuse et pas nécessaire.

– substitution par le marché des eaux de vie industrielles aux alcools de vin.

– pratique du vinage ( amélioration des vins par adjonction d’alcool ) rendue inutile par l’arrivée des vins algériens qui servent au coupage

– la législation ne distingue pas alcool de vin et alcools industriels.

FACTEUR ESSENTIEL = LA CONSOMMATION DE BOUCHE

La consommation taxée apparaît en augmentation jusqu’en 1909, la chute de consommation des années 1910-1913 étant corrélative de la chute de la production et de la flambée des cours du vin à la production, répercutée au niveau des prix de détail.

1892 30 M Hl

1909 50 M Hl

1914 40 M Hl

Les années de la fin du XIX ème siècle et du début du XXème voient en effet évoluer les conditions de la commercialisation du vin dans un sens favorable à la production de masse industrialisée.

Aux mains de négociants locaux souvent puissants, la collecte des vins s’effectue toujours par l’intermédiaire des courtiers. C’est surtout dans ce domaine et l’organisation du transport des vins vers les centres de consommation que se manifestent des progrès rendus indispensables par l’accroissement de la demande et aussi les difficultés d’écoulement de la production.

– les moyens de transport ( voies ferrées ) ont facilité les expéditions

– certains négociants se spécialisent dans le “ groupage “ . On consent des tarifs préférentiels aux gros expéditeurs d’où une minoration des coûts de transport

– invention et exploitation des wagons-foudres, d’où une ouverture plus large de la viticulture méridionale sur les marchés de consommation.

L’OFFRE. Les quantités disponibles sur le marché proviennent de deux secteurs :

– la production nationale = vins directement commercialisés, vins issus de coupages et vins artificiels

– les quantités importées = d’Algérie essentiellement, d’Espagne et d’Italie secondairement

– ne pas négliger la production de boissons concurrentes

La production nationale

Les superficies cultivées en vignes sont relativement stables après la crise phylloxérique ; 1870-1886 = chute sévère ; 1886 – 1893 = rapide remontée. Elles se stabilisent autour de 45 000 Ha pour ne décliner nettement qu’en 1908 au moment où la crise de mévente est en voie de solution.

On distingue trois phases :

– période phylloxérique ( 1871 – 1887 ) vignoble méridional et national

– reconstitution ( 1887 – 1899 ) = 25%

– crise ( 1900 – 1913 ) après une nette expansion ( 30% en 1902 ) on assiste à une stagnation du vignoble méridional en valeur relative.

Les rendements . Nette tendance à la hausse des rendements jusqu’en 1907 suivie d’une stagnation de 1908 à 1913. Abandon des terroirs traditionnels à faible productivité et mise en culture de terrains très productifs. Les rendements méridionaux sont >50% que le rendement national.

La pratique du coupage est très répandue. Elle est lourde de conséquences et concourt au déclenchement de la crise

– en provoquant la hausse de la demande des vins algériens et une nouvelle hausse de la production algérienne ( 5 M Hl en 1900 – 8 M Hl en 1904 ).

– en stimulant la demande de vins médiocres français, ce qui encourage les viticulteurs non méridionaux à accroître leur production. Elle aggrave les risques de surproduction en Languedoc même en encourageant les plantations d’aramons et les façons culturales à haute productivité ( taille longue ).

– le prix de vente des vins à commercialiser directement ( vins de 10° 11° ) ont tendance à s’aligner sur ceux des vins de coupage, ce qui précipite encore la chute des cours.

Ainsi donc, fortes productions naturelles, persistance de la production de vins artificiels et surtout pratique des coupages à l’aide des importations des vins d’Algérie qui, loin de diminuer, se développent au moment de la crise, tous ces facteurs ont abouti au déséquilibre de l’offre et de la demande, lui-même générateur de la chute des cours et de la crise économique et sociale du midi viticole.

Chiffres globaux de production

1871 – 1913 = 44 millions d’hl ( crise phylloxéra : 30 millions d’hl – 60 millions en 1907. Les 4 départements : 11 millions d’hl ( crise phylloxéra – 25 millions de 1907 à 1912 ).

Part de la production méridionale dans la production française :

– 1893-1899 la production méridionale représente 42% de la production française. ( 29% de 1871 à 1892 ) Dynamisme viticole du midi.

– 1900 à 1909 baisse légère mais nette de 42% à 38%. De 1900 à 1906 = 35%

– 1907 à 1909 retour à la prépondérance méridionale = 50%.

La confrontation des chiffres nationaux et méridionaux révèle une croissance moindre de la production méridionale dans les années 1900 à 1906. C’est un témoignage de l’essor des vignobles non méridionaux.

Les années 1900 à 1906 sont marquées par de fortes récoltes naturelles dans le midi, plus encore sur l’ensemble du territoire national.

L’offre de la production naturelle nationale est presque toujours inférieure à la demande.

La production nationale des vins artificiels

Depuis la loi du 14 août 1889, le vin est défini comme “ le seul produit de la fermentation de raisins frais “ ce qui exclut à la fois :

– l’addition de sucre pour augmenter la qualité et la quantité des vins

– la fermentation de raisins secs additionnés d’eau.

La fermentation des vins de sucre, très active pendant la période phylloxérique, était limitée par les taxes ainsi que par les limitations légales de sucrage : 20kg de sucre pour 3 hl de vendange.

Le sucrage subsiste au moment des vendanges pour améliorer la qualité des moûts, de même que le mouillage.

La fabrication des vins de raisins secs avait pris une grande extension lors de la période phylloxérique à cause du prix de revient très bas.

La fabrication des “piquettes “, “ boissons provenant de l’épuisement des marcs par l’eau, sans addition de sucre “ permise pour la consommation familiale ne représente pas de quantités très importantes

Le cours des vins

– 1880……….42 F l’hl ( phylloxéra ; forte demande )

– 1899………..19F

– 1900………..11F

– 1904………..7 F

– 1905…………6 F.

Le prix des terres

– moins 50% en quelques années dans le carcassonnais

– mois 80%…………………………………………………narbonnais

– moins 90% ………………………………………………..bitterois.

Histoire du gros négociant qui fait venir son fils à son lit de mort pour lui dire un grand secret “ savès pichot, lo vin se faï tant ben ambe de rasins “ !!!!!!……

Rémy PECH. “ Entreprise viticole et capitalisme en Languedoc Roussillon

MARCELLIN ALBERT

Né le 29 mars 1851 et orphelin de père à cinq ans, il a fréquenté l’école d’Argelliers, puis l’institution religieuse “Montès” de Carcassonne qu’il abandonne à seize ans pour revenir aider sa mère à la modeste vigne familiale.

Quoique dispensé de toute obligation militaire comme fils de veuve, il s’est néanmoins engagé au 2ème tirailleurs, en 1870, pour la durée de la guerre. Affecté à Mostaganem, il a participé à la campagne de Kabylie.

Marié depuis 1873, mais d’un tempérament peu porté à la fidélité, Marcellin Albert a conservé de ses années au pensionnat carcassonnais un semblant de culture et surtout un goût prononcé pour le dessin et pour le théâtre. Il est même monté à Paris avec l’intention rapidement abandonnée, de faire carrière dans les arts. Avec quelques amis d’Argelliers, il régale ses concitoyens de représentations diverses : Marceau, ou les enfants de la République, Ruy Blas….

Son amour des belles tirades trahit une vieille mélancolie :” Moi, dit-il, si j’avais été poussé, j’aurais fait pâlir Mounet Sully lui-même.” On le rebaptise “ Marceau”, en souvenir de son rôle, mais aussi “lou cigal”, surnom généralement traduit par “tête folle”. Mais “sigal” ou “ségal”, signifie également “seigle” et par extension “brun ou noir”, ce qui était effectivement le cas pour M. Albert.

Soucieux d’élégance, toujours prompt à s’exalter, il tient maintenant un café, mais il s’occupe certainement moins de ses affaires et de ses vignes que des idées qui l’enthousiasment.

Ses amis, Senty, le docteur de la bourgade, Louis Blanc, le pharmacien et François Richard, confèrent encore la gloire aux comédiens locaux en écrivant la revue d’actualité : “Argelliers, dix minutes d’arrêt” jouée plusieurs fois en 1902 avec un égal succès.

Mais de nouvelles préoccupations hantent l’esprit du cabaretier. En 1900, après le durcissement du régime des bouilleurs de cru, il a déjà tenté d’amorcer une campagne tendant à faire accorder aux vignerons du Midi, l’autorisation de distiller les vins difficiles à vendre. Lors d’une réunion publique tenue dans la salle du théâtre en août 1903, année où la récolte s’annonce très mauvaise, il explique avec clarté que la suspension de la loi sur les alcools permettrait, en distillant la moitié de la récolte, de relever les cours. Quant au régime des sucres, c’est pour Marceau “ la petite fissure par lauelle passera l’éléphant capitaliste, qui, sous peu de jours, viendra inonder nos marchés de vins artificiels au détriment de nos produits naturels.”

A l’unanimité, les vignerons d’Argelliers votent un ordre du jour réclamant l’abrogation de la loi sur le sucrage et la rétablissement du privilège des bouilleurs . Ils demandent une nouvelle loi pour interdire “ la fabrication et la mise en vente de tout ce qui n’est pas vin naturel”, et invitent tous les viticulteurs “ à s’unir à eux pour protester et lutter de toutes leurs forces pour le salut de la viticulture “.

A un journaliste du Matin :” je ne suis qu’un vigneron, un paysan vigneron, et tous les titres que l’on me donne, “Apôtre” ou “Rédempteur” n’empêchent pas que je suis plutôt habitué à tenir le manche de ma charrue que la plume et à parler à mes camarades d’Argelliers, ouvriers de la terre comme moi, qu’à des journalistes”.

Echec des premières campagnes.” Hélas on m’écoute peu, on me traite de fou et d’illuminé, d’utopiste. Je suis seul contre tous. Hé bien, je vaincrai quand même. Malgré vous, indifférents et égoïstes, je vous conduirai au seuil d’une vie meilleure.”

Meeting de Montpellier.”Quand il passe sous un platane, brusquement, les fanatiques le hissent au haut de l’arbre et des ams, qui se sont déjà nichés dans le feuillage, coupent quatre branches pour que l’on puisse apercevoir celui qui tout à l’heure va prononcer les paroles définitives. On applaudit, les figures sont extasiées. Dans l’arbre M. Albert, salue la mer d’hommes qui a des remous formidables contre le tronc du platane maintenant dénudé. Enfin, on le laisse redescendre et ayant fait sur les épaules des manifestants un voyage triomphal, il arrive à la tribune. Une ovation énorme l’y attend. Une bousculade prodigieuse se produit et la tribune est envahie.”( La Dépêche ).

Louis Blanc finira aussi par reconnaître dans cet homme “ simple et sympathique “ celui dont le nom reste le symbole du mouvement viticole :

“Quel était donc cet homme dont le prestige dépassa toute mesure, dont la renommée fut celle d’un surhomme ? C’était un homme, pas davantage. Un homme, tel que la plupart de ses pareils, avec ses qualités et ses défauts, avec son bagage d’humanité, aux apparences contraires de bon et de médiocre, de vertus et de défaillances. Rien de particulier ne l’avait marqué, sinon une tendance naturelle le poussant à tenir la vedette, à jouer un rôle. En cela il avait en lui une sorte de prédestination.”

QUELQUES DATES

La pétition de 1905

Cette pétition que fait circuler M. Albert recueille quatre cents signatures : “ Les sous-signés décident de poursuivre leurs justes revendications jusqu’au bout, de se mettre en grève contre l’impôt, de demander la démission de tous les corps élus et engagent toutes les communes du midi et de l’Algérie à suivre leur exemple aux cris de “ Vive le vin naturel ! A bas les empoisonneurs ! “.

Fondation du Comité d’Argelliers 1907

Janvier : débat sur les fraudes au Palais Bourbon et création d’une Commission parlementaire d’enquête sur la situation de la viticulture. Elle est présidée par Mr Cazeaux-Cazalet député de la Gironde.

Février : lettre de cinquante vignerons d’Argelliers au député Jules Razimbaud. Dépêche de M. Albert à Clémenceau. Grève de l’impôt à Baixas.

Mars 3 : arrivée à Nîmes de la Commission d’enquête.

Mars 5 : réunion des viticulteurs d’Argelliers.

Mars 10 : M. Albert propose d’aller remettre à la Commission d’enquête la pétition des quatre cents signatures

Mars 11 : marche des 87 d’Argelliers avec drapeaux et clairons qui se rendent à pieds à Narbonne et audition de la délégation par la Commission.

M. Albert remet au président Cazeaux-Cazalet l’ordre du jour du 5 mars 1907 et la pétition de 1905. Puis il parle avec force :

“Tous nos élus nous ont bernés, joués, roulés. Il et temps qu’ils viennent aux actes, s’ils ne veulent pas que ce soit nous qui nous y livrions.”

La pétition de 1905 avec ses 400 signatures frappe le président qui dit :

“ Voilà, certes un précieux document. pouvez-vous me le confier ?

Certainement, je l’ai apporté à cette intention !”

Moins protocolaires, les députés Brousse et Razimbaud promoteurs de la Commission, par leur interpellation du mois de janvier, serrent la main d’Albert, qui, dans son style toujours imagé leur confie :

“ Nous avons allumé notre dernière chandelle. Si vous attendez encore, nous n’y verrons plus clair.”

Cazeaux-Cazalet conclut l’entretien par les bonnes paroles d’usage :

“ je vous promets, au nom de mes collègues, que nous ferons tout pour que vous ayez satisfaction. “

Les quatre hommes de la délégation d’Argelliers, sont reconduits et vont rendre compte à leurs mandants de l’entretien ; Des journalistes sont là, qui recueillent les propos d’Albert :

“ Mes amis, les députés ont été frappés de notre demande collective. Ils ont déclaré qu’ils prenaient bonne note de nos réclamations “.

Les viticulteurs paraissent mécontents de ce maigre résultat. Alors Albert ajoute plus menaçant :

“ Oui, ils ont promis ! Nous verrons s’ils tiennent leurs promesses ! “.

Les vignerons se reforment en cortège, toujours drapeau et batterie en tête, agitant des pancartes. Ils entreprennent le tour des boulevards. pour la première fois ils chantent “ La Vigneronne”, devant les narbonnais, chant de révolte, composé par le médecin et le pharmacien d’Argelliers

Mars 17 : M. Albert est élu président du Comité d’Argelliers.

Président : Albert. V Pdt : Bourges Secrétaires : Cathala, Richard, Bernard

Membres : Dr Senty, Pharmacien L. Blanc, Abbé Sabran.

Le temps des meetings.

Mars 24 : à l’incitation du “Bureau de défense viticole “ qui s’est formé à Argelliers, réunion à Sallèle d’Aude.

Mars 31 : réunion à Bize minervois : 600 personnes.

Avril 7 : réunion à Ouveillan : 1 000 personnes.

Avril 14 : réunion à Coursan : 5 000 personnes.

Avril 21 : réunion à Capestang : 10 à 15 000 personnes. Publication du premier numéro du “ TOCSIN “, journal fondé par le “ Comité d’initiatives d’Argelliers “. 15 communes audoises et 4 de l’Hérault décident de se fédérer.

Avril 25 : premiers incidents à Coursan à l’occasion d’une saisie.

Avril 28 : meeting de Lézignan : environ 20 000 personnes.

Mai 5 : meeting de Narbonne : 60 000 à 80 000 personnes. Ernest Ferroul, maire de la ville, s’associe au mouvement. M. Albert fait voter par les délégués une motion d’apolitisme. ( serment des fédérés ).

Mai 8 : entente des Socialistes et des Conservateurs narbonnais pour ne pas participer à l’élection municipale prévue le 12.

Mai 12 : meeting à Béziers : 120 000 à 160 000 personnes. Ultimatum au gouvernement ; si celui-ci n’a pas pris au 10 juin des mesures susceptibles de provoquer un relèvement des cours, la grève de l’impôt sera décrétée. Incidents en gare de Marcorignan.

Mai 16 : manifestation nocturne et incidents à Béziers.

Mai 19 : meeting à Perpignan : 170 000 personnes.

Mai 26 : meeting à Carcassonne : 220 000 à 250 000 personnes.

Juin 1 : incidents en gare de Perpignan.

Juin 2 : meeting à Nîmes : 250 000 à 300 000 personnes. Les viticulteurs, propriétaires ou ouvriers de Sommières, touchés par la crise se rendent en grand nombre à Nîmes. Les plus aisés iront en voiture, d’autres en charrettes, à vélo, la plupart prendront le train spécial. La délégation sommiéroise arrivera à 9 heures avec pancartes et panneaux.

Juin 8 : bagarres autour de la gare de perpignan ; 4 militaires blessés, plusieurs arrestations.

Juin 9 : meeting de Montpellier : 600 000 personnes d’après “ L’Eclair “ et “ Le Petit Méridionnal”. 800 000 d’après la “ Dépêche”. Le Comité d’Argelliers précise qu’il donnera l’ordre de grève de l’impôt et de la démission des municipalités. Incidents à la caserne du 100ème de ligne à Narbonne.

Le CM de Sommières réuni en séance extraordinaire le 5 juin désigne ses délégués pour se rendre à la manifestation de Montpellier : Lauret 1er adjoint, Margarot, Baud, Barbut et Foucard.

Démission des municipalités et occupation militaire.

Juin 10 : la Chambre des Députés aborde la discussion du projet de loi tendant à prévenir le mouillage des vins et les abus des sucrages. L’ordre de grève de l’impôt et de démission des municipalités est lancé par le Comité d’Argelliers.

Manifestations nocturnes et heurts à Montpellier.

Juin 12 : réception par Clémenceau des préfets du midi : les démissions des municipalités sont refusées.

Nouvelles instructions plus précises d’Argelliers au sujet de la grève administratives. 85 municipalités dans l’Aude, 36 dans l’Hérault, 28 dans les PO ont déjà démissionné.

Juin 14 : 442 municipalités démissionnaires : 160 dans l’Aude, 185 dans l’Hérault, 88 dans les PO, 9 dans le Gard.

Dans sa séance du 13 juin le CM de Sommières a démissionné : “ Monsieur le Préfet, les sous-signés, Maire, Adjoints et membres du CM de Sommières voulant se solidariser avec leurs collègues de la région méridionale pour protester contre l’inerti et l’indifférence parlementaire à l’égard d’une population qui souffre depuis trop longtemps, ont l’honneur de vous adresser leur démission collective tout enrestant profondément attachés au Régime Républicain que la France s’est librement donné.

Mais, considérant que le brusque abandon des affaires administratives serait grandement préjudiciable aux intérêts vitaux des administrés, charge la Muicipalité de l’expédition des affaires courantes jusqu’à son remplacement légal.”

Juin 15 : décision de constituer des fédérations départementales qui formeront une confédération générale. En raison des menaces d’arrestation M. Albert va se cacher près de St Chinian.

Clémenceau reçoit le procureur général de Montpellier.

Juin 16 : à Perpignan réunion de formation du Comité départemental des PO.

Démarche d’Albert Sarraut ( sénateur radical-socialiste, secrétaire d’Etat à l’Intérieur qui démissionne ) auprès de Ferroul.

Juin 17 : le gouvernement arrête les dispositions concernant les poursuites et les répressions.

Juin 18 : régiments et renforts de gendarmerie convergent vers le midi. Incidents à Coursan. Le 17ème de Ligne est déplacé de Béziers à Agde, dans la nuit.

Juin 19 : Narbonne. A l’aube, arrestation du Dr Ferroul et de plusieurs membres du Comité d’Argelliers. Formation du Comité n° 2.

A Olonzac, le Comité viticole expulse le juge de paix de la mairie. Le soir attaque de la sous-préfecture de Narbonne ; charge des cuirassiers sur le Bld Gambetta : un mort, plusieurs dizaines de blessés.

Montpellier : heurts entre manifestants et forces de l’ordre ; 24 gendarmes blessés, 25 arrestations. A 3h du matin M. Albert prend à Castelnaudary le train pour se rendre à Paris.

Juin 20 : incidents en série à Narbonne où le rapport de la place a décrété l’état de siège. Après plusieurs agressions d’agents, une section de garde du 139 ème tire sur la foule, à 16 h devant la mairie : 4 morts, une dizaine de blessés. Le soir, attaque, incendie de la Préfecture de Perpignan. Nouvelle émeute nocturne à montpellier : plusieurs blessés de part et d’autre ; 38 arrestations.

Vers 9 h à Agde, un demi millier de soldats du 17 ème, entraînés par une bande de civils, se mutinent, pillent la poudrière et prennent la route de Béziers. Ils parcourent la ville, campent sur les allées Paul Riquet. Le 21 à 2 h du matin, les membres du Comité d’Argelliers obtiennent la soumission des soldats. Ils partiront dans un bataillon disciplinaire à Gafsa. ( le 17 ème était en majorité composé de soldats originaires du midi ).

L’entretien avec Clémenceau. Le discrédit.

Juin 21 : les habitants de Paulhan coupent la voie ferrée pour empêcher le 142 ème de se rendre à Béziers et séquestrent le sous-préfet de Lodève.

Les mutins du 17 ème sont parvenus en début de matinée sur les allées P. Riquet. Ils ne regagneront leur caserne que vers 17 h, au terme de diverses tractations.

Troisième soirée d’émeute à Montpellier : 37 arrestations.

M. Albert débarque à Paris.

Juin 22 : Paulhan libère le sous-préfet de Lodève. F. Aldy, député de Narbonne, refuse d’introduire au Palais Bourbon M. Albert qui décide alors d’aller voir Clémenceau.

Juin 23 : M. Albert se rend au Ministère de l’Intérieur où Clémenceau s’entretient avec lui pendant près de trois quarts d’heures.

Juin 24 : retour de M. Albert à Argelliers.

Juin 26 : M. Albert se constitue prisonnier à Montpellier.

“ Clémenceau : je suis sûr que vous êtes un honnête homme. Vous dites que vous êtes républicain, prouvez-le : essayez de réunir dans les principales villes du midi, les maires, les conseillers municipaux et proposez-leur de rentrer dans la légalité.

Albert : ils n’y rentreront qu’après le retrait des troupes.

Clémenceau : je retirerai les troupes dès qu’on sera rentré dans l’ordre ! Quant à la fraude, nous ferons l’impossible pour la réprimer.

Albert : je ne refuse pas d’aller prêcher à mes amis de rentrer dans la paix et dans l’ordre en leur promettant de votre part ce que vous venez de me dire. Mais je ne garantis pas de réussir…

Clémenceau : Eh bien vous aurez fait votre devoir et vous irez vous constituer prisonnier. On me traite d’assassin, mais je vous donne ma parole que force restera à la loi. Si les populations méridionales ne veulent pas comprendre quand vous leur aurez dit ce que vous venez d’entendre, je me ferai casser la tête, mais je n’en démordrai pas !… Avez-vous de l’argent ?

Albert : j’ai 50 F. Je ne sais pas si j’en aurai assez pour le voyage.

Cémenceau lui tend déjà un billet de 100 F, fait appeler une voiture par un huissier et reconduit le visiteur vers une porte de la rue des Saussaies. “

Version donnée par Clémenceau aux journalistes.

“ J’ai commencé par lui parler très sévèrement et très durement ; il a pleuré. Puis il m’a expliqué ses intentions ; il m’a demandé des conseils en me disant : Mon dieu, si je pouvais réparer tout ce mal !. Je l’ai écouté, et, ses explications terminées, je lui ai répondu, comme je viens de vous le dire : Allez vous mettre à la disposition de la loi ! Qu’a-t-il fait ? Je l’ignore ! Je ne l’ai pas fait suivre. “

Naissance de la C G V M

( Confédération Générale des Vignerons du Midi )

Juin 27 : entretien officieux de Mr Cazeaux-Cazalet à Argelliers avec les délégués viticoles. Le lendemain, il assiste à la réunion interdépartementale.

Juin 29 : promulgation de la loi tendant à prévenir le mouillage des vins et les abus de sucrage. ( JO du 4 juillet ).

Juillet 14 : réunion des délégués locaux dans les chefs-lieux pour l’élection par canton de 80 délégués départementaux au Comité interdépartemental.

Juillet 15 : promulgation de la loi concernant le mouillage, la circulation des vins et le régime des spiritueux. ( JO du 17 juillet ).

Juillet 19 : réunion des délégués locaux dans les départements. A Argelliers, l’assemblée interdépartementale décide le maintien des démissions.

Juillet 23 : Béziers. L’assemblée étudie les bases de la CGV.

Août 2 : mise en liberté provisoire des membres du Comité d’Argelliers

Août 25 : le Comité n° 2 remet ses pouvoirs à la section syndicale.

Septembre 3 : décrêt portant règlement d’administration publique sur les vins et spiritueux.

Septembre 15 : parution du dernier numéro du “ TOCSIN “

Septembre 22 : fondation de la “ Confédération Générale des Vignerons “, désignation du bureau par les délégués des syndicats départementaux. Réunion à Narbonne.

Octobre 5 : renvoi devant les Assises de l’Hérault de89 inculpés.

Février 17 / 1908 : libération des personnes encore détenues à Béziers ( 11 ) Montpellier ( 1 ) Narbonne ( 6 ) Perpignan ( 6 ).

Mars 1 : non lieu dans l’affaire de l’incendie du théâtre de Narbonne.

“ Le Rédempteur “ sortit déconsidéré de l’affaire du billet de 100F, injustement car il était très honnête. Il perdit même la confiance du Comité d’Argelliers, puis la regagna. Il finit par être arrêté une fois de plus pour ses activités subversives. Après sa libération, il partit en Algérie en 1910.

Documents

Loi du 29 juin 1907

Cette loi promulguée le 29 jui au terme d’âpres débats parlementaires réglemente le sucrage et impose :

– la déclaration de récolte

– une surtaxe de 40 F sur les sucres employés à la chaptalisation

– la déclaration des commerçants vendant des sucres par quantités supérieures à 25 kg.

En outre elle reconnaît aux syndicats ( le fait est essentiel ) le fait de se porter partie civile en matière de répression des fraudes.

Quoique très décriée pour ses insuffisances, la loi du 29 juin, va pourtant constituer une arme efficace de lutte contre la crise, utilement complétée dans la première quinzaine de juillet, par un nouvau texte concernant le mouillage, la circulation des vins et alcools.

La Confédération Générale des Vignerons du Midi

“ Comme premier but immédiat à ses efforts, le Comité va s’attacher, tout en poursuivant la propagande dans les départements viticoles éloignés, à constituer sur des bases solides, légales et durables, la Confédération Générale des Vignerons du Midi. “

Fin juillet, à Béziers, une assemblée interdépartementale, présidée par Antonin Palazy, jette les bases de la CGVMM qui naîtra en quelques semaines à travers sa multitude de sections communales et des cinq grands syndicats constitutifs : Carcassonne, Limoux, Narbonne, Perpignan, Béziers, St Pons et Montpellier.

Premier président : Ferroul.

Distinctions honorifiques

Ministère de la Guerre :

Légion d’honneur : Officiers 5 Chevaliers 25 Médaille Militaire 66.

Ministère de l’Intérieur :

Civils : Légion d’Honneur : Chevalier 1 ( Sous Préfet de Lodève )

Médaille d’Honneur : or 9 Argent ou bronze 38`

Militaires : Médaille d’Honneur, lettre de félicitation 250 à 300.

( Réf : LEBLOND ).

Répression des fraudes

Dans l’Hérault en juin 1907 : 385 PV et saisie de 53 500 hl de vin.

82 PV de minime importance non portés en justice

303 portés en justice : 24 amnisties, 35 pendants, 243 condamnations.

Sur les 243 : 90 paiement intégral, 13 faillites,25 contraintes par corps, 9 contraints, 9 exécutions sur les biens, 14 passent la frontière, 4 infirmes ou octogénaires, 42 se sont libérés de la plus grande part de la dette.

Quelques jugements

“ Le soldat du Midi est généralement intelligent, mais naturellement indiscipliné et paresseux. Enfant il est volontaire, irrespectueux et méchant…” Capitaine Quirat. Béziers le 3 juillet.

“ Le biterrois est intelligent, paresseux, jouisseur, extrêmement vaniteux, souple et faux. Par nature il fait de la politique, il lit les journaux et aime à pérorer sur le forum. Persuadé qu’il est d’être le premier en tout et pour tout, il ne trouve pas d’épithète assez forte, assez exagérée pour servir d’étiquette à ses opinions. Il veut battre tous les records, il veut être celui dont on parle le plus…transporté dans un autre milieu, sous un autre climat, le soldat du Midi est susceptible d’être excellent.” Chef de Bataillon Bouyssou. Béziers 4 juillet.

“ La lâcheté des populations, s’est montrée dans toute sa hideur…” Bouyssou.

“ 1907 : Mars à juin : trois millions de viticulteurs du Sud-Ouest, victimes de la surproduction, se soulèvent à l’appel de M. Albert ( incendies, mutineries à Perpignan, Béziers ). La ferme attitude de Clémenceau permet l’apaisement “. Histoire de la France 11 vol. Culture, Art, Loisirs 1971.

Bibliographie

Avec ceux d’Argelliers. Jean Ferroul. Edit. Languedociennes Montpellier 1907.

L’Ame terrienne, Argelliers 1907. Jules Rivals. Carcassonne 1914.

La crise du midi. Maurice Le Blond. Fasquelle 1907. (M. Le Blond, rédacteur à l’Aurore, journal de Clémenceau ).